«Je ne suis plus une clandestine»

Leila Mereles, une femme de ménage brésilienne, a bénéficié du programme de régularisation de sans-papiers Papyrus. Nous avons suivi son parcours pendant un an.

L’avenir de Leila Mereles s’est joué grâce à une pile d’abonnements de bus périmés. Pourquoi les avoir soigneusement conservés depuis 2007? «Une intuition», dit-elle.

Dix ans après son arrivée en Suisse, la femme de ménage les a versés à sa demande de régularisation. Ces bouts de papier ont été scrutés par l’administration cantonale et fédérale. Ils prouvent la durée du séjour de la travailleuse sans statut légal à Genève. Les autres critères – avoir un emploi, être indépendant financièrement, ne faire l'objet d'aucune condamnation pénale et maîtriser un certain niveau de français – sont remplis.

«Le dossier de Leila est bon, il passera la rampe», acquiesçait le secrétaire syndical du SIT, Thierry Horner, en vérifiant chaque pièce de l’épais dossier. C’était le 13 mars 2017. Quelques jours plus tôt, l’opération Papyrus, vaste programme de régularisation de travailleurs sans papiers, était lancée à Genève.



Pour cette jeune grand-mère de 53 ans, la procédure a duré exactement une année. En mars 2017, quand nous lui proposons de la suivre pas à pas, elle accorde sa confiance, mais fixe une règle: «Tu n’écris rien tant que je n’ai pas les papiers!» C’était la première d’une série de rencontres.

Désormais, l’histoire de Leila peut être racontée. Une histoire parmi tant d’autres, celles de milliers de travailleurs clandestins employés à Genève. Ils seraient 13 000 selon les estimations, dans un canton qui a longtemps toléré leur présence et qui souhaite désormais faire sortir de l’ombre certains d’entre eux.

Leila Mereles explique les démarches qu'elle a entreprises.

De Rio aux Libellules

La femme de ménage était de ceux qui ont rempli le Palladium en février 2017 lors de la première séance d’information organisée par les syndicats. Une soirée froide au cours de laquelle beaucoup resteront sur le parvis de la salle de spectacle, comble comme elle ne l’a jamais été. À l’extérieur, les syndicats improvisent des séances d’information, distribuent des prospectus, énumèrent les mêmes conditions à une foule de sans-papiers.

Leila entame les démarches dès le lendemain. À commencer par la demande d’attestation à ses employeurs. Elle en a deux à ce moment-là et c’est sans doute l’opération la plus délicate, puisque ces derniers doivent reconnaître l’emploi d’une sans-papiers sous leur toit.

Pour compléter le dossier, l’examen de français est obligatoire. Une fois passé, la procédure démarre formellement. La suite? Les longs silences de l’administration, l’attente du sans-papiers, les compléments exigés, les doutes avant la délivrance.

Leila vit sans statut administratif depuis 2007. Cette année-là, elle rejoint trois de ses sœurs à Genève suite à un divorce et des difficultés professionnelles rencontrées dans son pays. Cette première vie, Leila l’a vécue dans la périphérie de Rio. Élevée dans une famille nombreuse par une mère séparée, elle se marie à 27 ans et prend en charge l’administration de l’entreprise de climatisation familiale. Puis elle intègre un hôpital à Rio pour occuper successivement des postes d’archiviste, de secrétaire et de superviseuse administrative, avant la migration. Sa fille la rejoindra quelques mois plus tard, mais son garçon reste au pays.

Sacrifice professionnel

Tout quitter a un prix. Pour la jeune grand-mère, s’établir en Suisse allait de pair avec un sacrifice professionnel. «Je suis devenue femme de ménage parce qu’il n’y avait pas d’autre choix avec mon niveau de français. Je fais ce travail honnêtement, avec le rêve de pouvoir commencer une formation et de changer de voie.»

À Genève, il faut recommencer à zéro, trouver un employeur et un logement tout en évitant les contrôles. Les premières années, la femme de ménage travaille au noir. Puis elle parvient à concilier deux emplois déclarés à 50%. Femme de ménage dans un foyer de la Rive gauche le matin, elle complète ses revenus comme aide au domicile d’une personne âgée l’après-midi. Le récent décès de son employeuse a fait chuter ses revenus de moitié. «Je gagne maintenant 1500 francs par mois.» Assez pour vivre? «C’est limite.»

Thierry Horner, du syndicat SIT, a aidé Leila dans ses démarches.

Son sixième logement en dix ans

Pour raconter ce parcours, Leila donne rendez-vous chez elle. Un studio dans le quartier des Libellules qu’elle partage avec sa fille et son petit-fils. Loyer mensuel: 879 francs. Une armoire disposée au centre de la pièce unique forme deux minuscules espaces offrant un peu d’intimité. Derrière, deux lits superposés. La grand-mère dort en haut, le petit-fils en bas. La fille de Leila, elle, étend un matelas dans le salon.

Faute de papiers en règle, il a d’abord fallu qu’un ami accepte d’inscrire son nom sur le bail. Puis Leila a pu bénéficier d’un contrat de sous-location officiel avant d’obtenir enfin un bail à son nom, en janvier 2018. Combien de logements depuis 2007? Elle doit plonger dans sa mémoire et faire le décompte: c’est le sixième appartement depuis son arrivée en Suisse. Elle a connu les sous-locations irrégulières dans le quartier de la Servette, d’autres en périphérie avec leurs loyers abusifs (1500 francs pour un studio, notamment). Des solutions toujours transitoires, à partager pour la plupart.

«Trouver un appartement à Genève est vraiment très compliqué. Il faut parler avec les gens que l’on connaît, chercher longtemps et espérer.» Dans cette quête d’un toit, les réseaux s’avèrent essentiels. Leila a pu compter sur ses sœurs, mais également sur les relations tissées entre les murs de l’église évangélique du Réveil, non loin de la gare Cornavin. «Je suis convertie depuis vingt ans», indique-t-elle.

Cette décennie dans l’illégalité, la Brésilienne la raconte avec cette voix douce qui ne trahit aucune rancœur. Le moindre contrôle de police n’aurait-il pas détruit son projet de vie? Leila n’en a jamais subi à Genève. «J’ai fait ma vie ici, j’ai l’impression de toujours avoir été bien traitée. Maintenant, je sais que la suite ne va pas être facile. Je vais devoir gagner plus, payer des impôts. Mais au moins, je pourrai voyager librement.»

Examen de français

Dix ans après avoir foulé le sol genevois, Leila est une candidate idéale pour le projet Papyrus. À tel point qu’au lendemain de la séance d’information au Palladium, elle se présente dans les bureaux du syndicat SIT avec ses documents rassemblés méticuleusement dans une élégante pochette en cuir. C’est là qu’elle sort ses titres de transport, preuve de ses années vécues à Genève. «Il faut faire vite, l’encre va s’effacer», s’impatiente Leila en disposant les billets sur la table à la manière d’un croupier. Face à elle, Thierry Horner, perfecto sur les épaules, voix rocailleuse et réponse expéditive: «T’inquiète, tu auras le permis avant que ça s’efface.»

Le dossier de Leila est prêt le 13 mars 2017 déjà. Outre les nombreux documents officiels, la femme de ménage a obtenu l’attestation de ceux qui l’emploient. Reste l’examen de français à passer avant que le dossier ne transite entre les mains de fonctionnaires cantonaux et fédéraux. Le 10 avril, Leila arrive quinze minutes en avance à l’Université ouvrière de Genève, l’un des organismes reconnus pour délivrer les certificats de langue. Le stress est celui de n’importe quel élève avant un examen oral.

Pour valider la candidature, le niveau A2 est requis à l’oral, attestant de «la capacité à communiquer et échanger des informations simples et directes». Avant l’entretien, le candidat paie l’examen 90 francs. Dans une salle au fond du hall d’entrée, la porte s’ouvre, c’est au tour de Leila. Une dizaine de minutes seulement et la candidate sort d’un pas dansant, pouce levé et un sourire magistral aux lèvres. Elle a obtenu le niveau B1, une note supérieure au minimum requis. «Voilà, mon dossier est complet. Demain, je l’envoie.»

- «Il faut faire vite, l'encre va s'effacer.»
- «T'inquiète, tu auras le permis avant que ça s'efface»

Derniers moments d'attente à l'Office cantonal de la population et des migrations.

Le dernier obstacle: 237 francs

L’été est loin d’avoir débuté quand sa candidature vient se mêler aux milliers de dossiers Papyrus. Les documents doivent faire un aller-retour. Après le tampon des autorités genevoises, il revient au Secrétariat d’État aux migrations, à Berne, de valider la procédure avant que celle-ci soit réexpédiée dans le Canton.

De ces va-et-vient administratifs, le candidat ne sait rien, ou presque. Les trois premiers mois d’attente silencieuse sont seulement interrompus par un accusé de réception laconique de l’Office cantonal de la population et des migrations (OCPM). Puis, un jour de juillet, notre téléphone vibre, c’est Leila qui envoie un message: «Genève a accepté ma demande. Il ne manque plus que Berne.»

À ce moment-là, l’épilogue semble imminent. En réalité, un nouveau silence de l’administration, plus long encore, va débuter. L’été est terminé depuis longtemps. Voilà quatre mois que Leila attend un signe lui annonçant la fin de la procédure. Au lieu de cela, elle ne reçoit qu’une lettre à la fin du mois de novembre. La nouvelle se révèle anxiogène puisqu’il lui est demandé de détailler son budget. Au téléphone, le doute pour la première fois dans sa voix. «Je ne gagne pas assez. Il faut que je me trouve un autre boulot pour compléter mes revenus.»

«Je suis en train d’aller au syndicat, mon permis est accepté!»

Les dernières démarches avant la délivrance.

Le lendemain, le syndicat va l’aider à remplir un nouveau formulaire. «C’est vrai que mon salaire est un peu serré, mais je m’en sors. Je cherche vraiment un autre travail, mais sans permis, c’est difficile.» L’automne 2017 s'écoule, avant les fêtes de fin d’année, puis le début de 2018. Cela fait bientôt un an que la procédure a débuté. Un an, ou presque, que l’Etat a annoncé le lancement de Papyrus. Dans certaines communautés étrangères, la rumeur selon laquelle Papyrus est un piège visant à expulser les clandestins se propage. Leila, elle, avoue avoir douté malgré son dossier de candidate «idéale».

Le 9 février, dans un message qu’elle envoie sur notre boîte vocale, on l’entend marcher d’un pas rapide, légèrement essoufflée. «Je suis en train d’aller au syndicat, mon permis est accepté!»

Le dernier écueil se monte à 237 francs. L’OCPM exige cette somme pour la réalisation du permis de séjour biométrique. Leila ne s’y attendait pas. Elle devra patienter, quelques semaines encore, que le salaire tombe.

Puis, le 7 mars, tout est réuni. Dans ce rez-de-chaussée chaotique de la route de Chancy, Leila s’annonce au guichet du fond, passe à la caisse, se fait tirer le portrait et enregistre ses empreintes digitales. Elle sort de l’OCPM avec la promesse que son permis B lui sera délivré dans les prochaines semaines. Pour elle, une nouvelle vie commence: «Je ne suis plus une clandestine!»


Chronologie


Février 2007 Leila Mereles, mère de deux enfants, quitte le Brésil et rejoint ses sœurs à Genève pour s’y établir. Elle devient femme de ménage.

28 février 2017 Séance d’information Papyrus au Palladium: l’État lance une campagne de régularisation. Des milliers de clandestins y participent. Parmi eux, Leila.

13 mars 2017 Elle remet son dossier entre les mains du syndicat SIT, qui porte la procédure. Elle a réuni les attestations de ses employeurs et les preuves de son séjour. Ne manque que l’attestation de français.

10 avril 2017 Passe son test de français à l’Université ouvrière de Genève. Le lendemain, le dossier complet est envoyé à l’administration.

Juillet 2017 Les autorités émettent des doutes quant à l’indépendance financière de Leila. Elle doit détailler son budget. Depuis le décès de l’un de ses employeurs, elle ne gagne plus que 1500 francs par mois.

9 Février 2018 Un courrier annonce enfin à la femme de ménage que sa demande est acceptée. Elle doit s’acquitter de 237 francs pour les documents biométriques.

Mars 2018 Leila tient son permis B. Elle n’est plus une clandestine.

Impressum

Textes: Luca Di Stefano
Photos et vidéos: Steeve Iuncker-Gomez et Lucien Fortunati
Réalisation: Frédéric Julliard


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